« Comme toujours, tout a
commencé avec Tsiolkovski… » a déclaré Arthur Clarke, le célèbre écrivain
de science fiction. Il faisait allusion à Konstantin Edouardovitch Tsiolkovski,
reconnu aujourd’hui comme le père de l’astronautique et dont l’équation régit
la propulsion des fusées.
En 1895, lÂ’image de la Tour
Eiffel, à l’époque l’édifice le plus élevé que lÂ’homme ait bâti, inspira Ã
Tsiolkovski l’idée d’une tour gigantesque, de 36000 kilomètres de haut. Un
ascenseur permettrait de gravir cette tour jusqu’à un château céleste construit
au sommet, au point géostationnaire, et voici comment Tsiolkovski décrivait ce
qu’un voyageur y ressentirait : «
Au fur et à mesure que l’on s’élève dans une telle tour, la gravité décroît
régulièrement, sans changer de direction. À une hauteur de 36000 kilomètres,
elle est complètement annihilée, puis elle se fait sentir à nouveau, mais sa
direction est inversée, de telle sorte qu’une personne aurait la tête tournée
vers la terre … ».
Tsiolkovski était parfaitement
conscient qu’à son époque, cela était du domaine de la fiction, comme la tour
de Babel ou le haricot magique de Jack. Mais le 31 juillet 1960, dans le
supplément du dimanche de la Komsomolskaïa Pravda, journal pour les jeunes, un
ingénieur russe de Leningrad, aujourd’hui Saint-Pétersbourg, Youri Nikolaevitch
Artsutanov, faisait paraître un article intitulé : « Vers le cosmos
en train électrique ». Il y décrivait un câble, fixé à l’équateur,
beaucoup plus long que les 36000 kilomètres nécessaires pour atteindre le point
géostationnaire, le long duquel on ferait circuler un train électrique. Du fait
de sa longueur, la force centrifuge liée à la rotation de la terre le
maintiendrait sous tension, comme une gigantesque fronde, et ce câble pendrait
vers le ciel, comme la corde indienne, mais sans magie.
L’idée a été réinventée par un
groupe d’océanographes américains, John D. Isaacs et ses collaborateurs en
1967, puis par Jérôme Pearson, un ingénieur de la NASA, en 1975, lesquels ont
refait les mêmes calculs qu’Artsutanov, si l’on en juge par l’analogie des
résultats. Mais le concept n’a atteint le grand public que lorsque Arthur
Clarke a décrit un ascenseur spatial dans son roman The Fountains of Paradise (Les Fontaines du
Paradis) en 1978.
Toutefois, il nÂ’existait pas de
matériaux suffisamment résistants pour construire un tel câble et tout cela
restait du domaine de la science fiction. Mais en 1991, un chercheur japonais
du nom de Sumio Iijima découvrait les nanotubes, molécules faites uniquement
d’atomes de carbone, gigantesques cigarettes moléculaires dont le diamètre
mesure quelques milliardièmes de mètre et dont la longueur peut atteindre des
centimètres. La résistance mécanique de ce matériau est environ 50 fois
supérieure à celle du meilleur acier. Un fil de nanotubes de 1 millimètre de
diamètre pourrait supporter une charge de 10 tonnes. Cette résistance serait
suffisante pour confectionner le câble d’un ascenseur spatial si toutefois on
parvient à créer des fibres composites de nanotubes, analogues aux fibres de
verre ou de carbone que l’on utilise couramment à l’heure actuelle. Cette
utilisation d’un matériau composite n’est pas nouvelle. Nos ancêtres la
mettaient déjà en pratique 4000 ans avant notre ère lorsqu’ils renforçaient
leurs briques de boue avec de la paille ! L’intérêt économique d’un tel
matériau est tel, et pas seulement pour un ascenseur spatial, que beaucoup
dÂ’efforts sont faits dans ce sens.
En 1999, un jeune chercheur,
Bradley Carl Edwards, obtenait de la NASA une bourse pour étudier la
faisabilité d’un ascenseur spatial et son rapport était tellement convaincant
que la NASA créait une « non-profit company » (société à but non
lucratif) pour mettre au point tous les détails, techniques, logistiques et
financiers, d’une telle entreprise. Les résultats de cette étude sont consignés
dans un livre de Bradley Edwards et Eric A. Westling, The Space Elevator :
A revolutionary Earth-to-space transportation system, qui fait maintenant
autorité en la matière.
Bien sûr, l’hypothèse de base de
cette étude est que l’on réussira à confectionner le câble. Edwards a spéculé
qu’un composite constitué de 98 % de nanotube et 2 % de résine époxy (le liant
nécessaire à la cohésion de la fibre) atteindra la résistance nécessaire, soit
environ 650.000 kilos par centimètre carré (à comparer avec les 50.000 du
meilleur acier). Le résultat serait un câble de 96.000 kilomètres de long avec
une masse de 752 tonnes, soit 7,5 kilos par kilomètre. Il s’agirait en fait
d’un ruban d’un mètre de large et d’une épaisseur de quelques microns. Un
contrepoids de 620 tonnes fixé à l’extrémité libre du câble assurerait la
stabilité de l’ensemble, et un tel équipage garantirait un facteur de sécurité
de 2. Le long de ce câble circulerait une cabine roulant sur le ruban, l’ascenseur
proprement dit, dont le principe a déjà été testé au MIT. Ce câble pourrait
hisser 20 tonnes, dont 12 tonnes de charge utile, tous les 4 jours, en
admettant que la cabine se déplace à 200 kilomètres à l’heure.
Toutes les sources d’énergie capables
d’alimenter le moteur de la cabine ont été examinées. Seule une alimentation
par laser, situé au niveau du sol, focalisé sur des capteurs photovoltaïques
solidaires de la cabine, semble répondre à toutes les contraintes de poids, de
sécurité, et d’intensité d’énergie, par la transformation de l’énergie
lumineuse en énergie électrique. Pour que le laser reste focalisé sur la
surface sensible de la cabine, on utiliserait un miroir déformable, à géométrie
adaptable, du même type que ceux que l’on utilise en astronomie pour
s’affranchir des aberrations optiques liées aux perturbations atmosphériques.
On envisage même d’utiliser deux lasers, situés au sol, ou sur la mer, distants
de quelques centaines de kilomètres, pour que l’alimentation de la cabine ne
soit pas interrompue dans le cas où l’un des sites serait masqué par une couche
nuageuse.
Selon le scénario imaginé pour le
déploiement du câble, un vaisseau spatial, évidemment propulsé par réaction,
serait envoyé en orbite géostationnaire en emportant un petit câble d’environ
300 kilos. Ce câble serait déployé vers le sol. Pendant ce déploiement, le
vaisseau s’éloignerait de la terre pour que le centre de gravité de l’ensemble
reste au niveau géostationnaire. Quand l’extrémité du câble toucherait le sol,
il serait saisi et amarré. Après quoi, progressivement, d’autres cabines,
environ 200, seraient envoyées par le câble initial pour le renforcer jusquÂ’Ã
compléter le câble de haute capacité prévu. Les cabines de transport des câbles
partiels seraient utilisées pour constituer le contrepoids cité plus haut, tout
comme le vaisseau initial. Un tel processus prendrait moins de trois ans. Cela
apparaît comme une tâche démentielle, mais pensez qu’il y a 310.000 kilomètres
de câbles transocéaniques dont l’un mesure
28.000 kilomètres et que le premier câble transatlantique a fonctionné en
1858 !
Le point dÂ’amarrage choisi serait
une base flottante située à l’équateur. L’équateur, qui est l’endroit optimum
pour placer un système géostationnaire, est aussi l’endroit de la terre où les
perturbations atmosphériques, en particulier les ouragans et la foudre, sont
les plus faibles. LÂ’endroit choisi se situe dans le Pacifique, Ã environ 3.000
kilomètres à l’ouest des Galápagos, dans une zone isolée facile à protéger de
saboteurs éventuels et localisé à 600 kilomètres de toute ligne aérienne.
En plus de lÂ’aspect technique,
l’équipe de Bradley Edwards s’est efforcée de prévoir tous les autres dangers
encourus par leur édifice et les moyens
d’y remédier.
Par exemple, il a fallu sÂ’assurer
que la fréquence naturelle de vibration du câble ne rentrera pas en résonance
avec une autre fréquence naturelle, ce qui pourrait détruire lÂ’ensemble, Ã
l’instar de la troupe marchant au pas sur un pont. On a calculé que cette
fréquence est de l’ordre de 7 heures, donc très éloignée des 12 et 24 heures
liées à la rotation terrestre et aux mouvements relatifs de la lune et du
soleil. De plus, des oscillations éventuellement induites par le vent
pourraient être amorties par des mouvements appropriés la base flottante.
Par ailleurs, les nanotubes sont
des bons conducteurs de l’électricité et, comme le câble qui accompagne la
rotation de la terre traversera les champs magnétiques circumterrestres, il en
résulterait un courant électrique qui pourrait s’avérer dangereux.
Heureusement, le calcul montre que le courant ainsi créé ne serait que de
quelques milliampères, ce qui est sans danger.
Les rayonnements durs (rayons X, g, électrons, protons,…) autour de la terre
peuvent atteindre des valeurs très élevées (jusqu’à 3 Mrads par an), mais,
d’après des études expérimentales récentes, des composites fibres de carbone
époxy ont supporté 10.000 rads. Par contre, on ignore comment de tels
composites se comporteraient vis-Ã -vis des rayons UV solaires.
Même si le câble et les charges
utiles supportent tous les rayonnements que nous venons de décrire, il n’en va pas de même pour les
êtres humains. Dans un premier temps, il semble bien que les cosmonautes ne
pourraient pas survivre aux doses accumulées pendant les quatre jours de voyage
jusqu’au point géostationnaire. A moins que l’on ne découvre une méthode
originale de protection contre les rayonnements durs (comme un champ de force
électromagnétique engendré par des aimants supraconducteurs par exemple), il
faudra attendre la mise au point des cabines à sustentation magnétique qui se
déplaceront sans contact avec le câble, pouvant atteindre des vitesses aussi
élevées que 6.000 kilomètres à l’heure, ce qui mettrait le point
géostationnaire à six heures de voyage.
Un autre danger pour le câble
vient de l’oxygène atomique qui existe dans la partie haute de l’atmosphère
terrestre. Ces atomes proviennent de la décomposition de l’oxygène moléculaire,
celui que nous respirons journellement, par les rayonnements dont nous venons
de parler. Il s’agit d’entités extrêmement corrosives et un matériau non
protégé pourrait se détériorer de façon notable. Mais des essais de longue
durée (presque six ans) ont montré que l’or et le platine ne subissent aucune
détérioration. Bradley Edwards propose donc de protéger le câble avec un
revêtement métallique, du nickel par exemple, de 2,5 microns d’épaisseur dans
la zone des 60 à 800 kilomètres où le risque de corrosion existe. On ignore
évidemment comment un tel revêtement résisterait aux sollicitations mécaniques
liées aux déplacements des cabines, mais il n’ajouterait qu’un minimum de masse
au câble.
De nombreux micrométéorites
passent à proximité de la terre et constituent une grave menace pour le câble.
En fait, les calculs montrent que si le ruban du câble est incurvé au lieu
d’être plan, il peut résister à des météorites de 30
centimètres de diamètre. Il sera donc nécessaire de repérer de tels objets et
leurs trajectoires pour les éviter, soit en déplaçant la base flottante soit en
imprimant au câble une oscillation suffisante. Pour les objets plus petits que
l’on ne pourra éviter, il sera nécessaire de composer le câble de fibres
parallèles de quelques microns de diamètre et de quelques dizaines de mètres Ã
des kilomètres de longueur avec des renforts transversaux, analogues à des
bandes adhésives transversales placées tous les quelques mètres par exemple.
LÂ’un des dangers les plus graves
encouru par le câble provient de tous les objets qui encombrent l’environnement
terrestre dans la zone des 400 à 1700 kilomètres de la surface du sol. Cet
environnement, désertique avant le 7 octobre 1957, c'est-à -dire jusqu’au
lancement du premier spoutnik pour le centième anniversaire de la naissance de
Tsiolkovski, est aujourd’hui envahi par plus de 10000 objets d’un diamètre
supérieur à 10 centimètres, dont seulement 800 ont un rôle « actif »
pour les communications, la science, la météo, la navigation, les militaires,
etc. Ils sont constamment suivis par plusieurs centres dÂ’observation, mais on
estime que le câble pourrait être touché par un de ces objets de diamètre
supérieur à un centimètre toutes les 14 heures. Il sera donc nécessaire de
pratiquer fréquemment des manœuvres d’évitement comme pour les micrométéorites.
Tous ces dangers étant supposés
maîtrisés, la première utilisation de l’ascenseur spatial serait l’envoi de
satellites terrestres pour les télécommunications, les usages scientifiques et
militaires, comme ceux que lÂ’on emploie actuellement en orbite basse ou
stationnaire, dans le plan terrestre équatorial ou un plan incliné, mais avec
un coût bien inférieur. Pour fixer les idées, le coût actuel de mise en orbite
dÂ’une charge utile est de lÂ’ordre de 10000 dollars par kilo en orbite basse et
de 80000 dollars par kilo en orbite géostationnaire, alors que le coût avec
l’ascenseur spatial initial serait inférieur à 600 dollars par kilo. Dans un
stade ultérieur, on a évoqué un coût de 10 dollars par kilo.
Pour bien comprendre cette
différence de coût, songez que pour mettre en orbite un satellite
géostationnaire équatorial, il suffit de le hisser par l’ascenseur à la bonne
altitude, 36000 kilomètres, et de le laisser aller, rien d’autre. Pour une
orbite géostationnaire inclinée, il sera nécessaire d’utiliser une correction
de trajectoire par des fusées, mais la dépense sera bien inférieure à celle
d’une propulsion par fusée à partir du sol.
Pour atteindre les orbites
basses, disons dans la zone des 400 kilomètres au-dessus du sol, il ne suffit plus
de laisser aller le satellite. En effet, le câble de l’ascenseur tourne à la
même vitesse angulaire que la terre et, si le long de son orbite à 36000
kilomètres au-dessus du sol, sa vitesse linéaire est de 10,8 kilomètres par
seconde, elle n’est plus que de 1,75 km/s vers 400 kilomètres d’altitude. Pour
obtenir les 8,2 km/s nécessaires à une orbite stable vers cette dernière altitude,
il faudra hisser le satellite au-dessus de 23500 kilomètres d’altitude, le
laisser aller en une orbite elliptique
et circulariser cette orbite à l’altitude désirée à l’aide de fusées.
D’après Bradley Edwards,
l’économie liée à toute activité en orbite, avec ou sans équipage, pourrait
atteindre 99 %.
Les estimations du coût de la
construction de l’ensemble sont inférieures au coût de la Station Spatiale
Internationale, soit 40 milliards de dollars, et le coût de l’entretien, la
maintenance comme l’on dit de nos jours, serait bien inférieure.
A plus long terme, il serait
possible d’atteindre toutes les planètes du système solaire en libérant des
astronefs à des altitudes de plus en plus élevées sur le câble, donc avec des
vitesses linéaires de plus en plus élevées. Il serait toutefois nécessaire de
prévoir des moyens de propulsion pour mettre l’astronef dans le plan de
l’écliptique et le freiner à l’arrivée. Mais, là encore, l’économie serait
énorme.
En fait, pouvoir hisser dans
lÂ’espace des masses importantes, on envisage 5 tonnes par jour dans un premier
stade, ouvrirait la voie à l’exploitation du système solaire. En plus de
l’exploitation minière d’astéroïdes, sans parler de la lune ou même de Mars,
d’industries électroniques et biologiques en apesanteur et dans le vide, on
peut rêver de satellites à énergie solaire : des kilomètres carrés de
miroirs réfléchiraient le rayonnement solaire vers des capteurs terrestres.
D’après des études de la NASA et de l’ESA, l’agence spatiale européenne, cette
énergie non polluante serait compétitive avec les énergies fossiles si les
coûts de mise en orbite géostationnaire descendaient au-dessous de 1100 dollars
par kilo.
Arthur Clarke, Ã qui lÂ’on
demandait quand un ascenseur spatial serait construit, a répondu en
substance : «Cinquante ans après que tout le monde ait fini d’en
rire ». Il a récemment abaissé ce délai à vingt ans. Il semble que
beaucoup de gens aient fini de rire. Le troisième congrès international sur
l’ascenseur spatial s’est tenu à Washington en juin 2004 et, depuis octobre
2004, les congrès internationaux d’astronautique comportent une session
« Ascenseur spatial ». En octobre 2005, se sont tenues sous les
auspices de la NASA deux compétitions portant l’une sur la confection d’un
câble, l’autre sur celle d’une cabine alimentée en énergie par un faisceau
lumineux, en lÂ’occurrence un projecteur commercial. Si les concurrents, en
majeure partie des université, ont échoué, de peu pour certains, l’impression
générale a été résumée par Metzada Shelef, le fondateur de la Spaceward
Foundation : « Ce qui s’est produit ce week-end est analogue au premier
vol motorisé des frères Wright ! ». Le concours a été reconduit pour
cette année, avec des récompenses nettement plus substantielles, et une bonne
dizaine de compagnies privées se sont déjà inscrites.
Enfin la société LiftPort, qui,
le 15 février 2006, a tendu grâce à trois ballons un câble de 1600 mètres en
composite de nanotubes le long duquel une cabine a grimpé de 460 mètres, s’est
engagé à répondre d’ici 2010 à la question de savoir si les nanotubes
permettront de confectionner le câble capable de soutenir l’ascenseur spatial.
Et l’on se prend à rêver au
réseau d’ascenseurs spatiaux entre les planètes, tels que des auteurs de
science fiction l’ont imaginé.
Pour ceux qui voudraient se tenir
au courant de l’actualité dans ce domaine, je recommande le site : http://spaceelevator.com
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